Je m'assis devant mon ordinateur, non sans lorgner de temps à autre vers Singh, dont une main agitait, au dessus du visage d'Elisabeth, une petite boule chromée, au bout d'une chainette; des volutes de fumée verdâtres s'échappaient de trous, qu'on y avait percés , comme sur une passoire; un parfum sublime, où se mêlaient au benjoin le jasmin et la myrrhe parvint jusu'à mes narines. L'autre main de Singh caressait doucement les beaux cheveux roux d'Elisabeth, dont un geste alangui du bras attesta qu'elle percevait, du fond de son sommeil les sensations instillées par les caresses de la musique, celles ,plus délicates encore, des longues mains brunes, celle, olfactives, enfin des parfums en allés de l'insolite encensoir. Nos regards se croisèrent. je crus voir une lueur d'amusement dans les yeux noirs qui brillaient, tout comme l'affreux masque rose. La peau factice semblait rire,elle aussi, comme d'une amusante farce....Il regarda sa montre, et d'une voix sourde:
-"Elle va se réveiller dans une demi-heure, peut-être moins.. Je m'en vais agrémenter le festin de ses songes du seul condiment qui manque encore à sa perfection, veuillez, je vous prie, prendre ma place, et promener ainsi que je l'ai fait , cet encensoir au dessus de son visage."
Je me levai mécanniquement, et le rejoignis au bord du lit, qu'il contourna pour s'aller agenouiller aux pieds d'Elisabeth, dont il écarta doucement les jambes dans une position obscène. je vis le crâne, planté de son oléagineuse chevelure se glisser dans l'entre-jambes de la femme endormie. Plus répugnant qu'un rôt, au milieiu d'une grand messe, le souffle de ses narines, aspirant profondément la flore intime de la belle rousse, s'éleva dans le silence presbytérien du loft. une sueur glacée me piquota le f ront à la racine des cheveux, et je lissai, dans un geste nerveux mon épaisse moustache; Singh, en commettant cet outrage, venait, je le savais de nous précipiter au plus profond de l'abîme, là où grouille la vermine, et fétident les actes les plus éhontés commis par le genre humain, depuis le temps des aurochs. Je l'entendis aspirer à plusieurs reprises, comme on s'emplit les poumons d'air iodé à la proue d'un ferry, les plus intimes fragrances d'Elisabeth.Puis, relevant la tête un instant, il m'adressa un sourire qui abrogeait d'un coup deux millénaires de civilisation:
-"Allons, Pitou, ne faites pas votre bégueule ! venez humer, vous aussi cette orchidée rose, vous en mourez d'envie !..Vous respirerez, ce faisant, les arômes d'une redoutable cassolette, où se mêlent, pour se fondre en un seul délectable suc, les parfums de plusieurs femmes, d'humeurs diférentes, en diverses occurences. Un nez modérément exercé y distinguerait nettement le parfum expirant d'un savon de luxe, au milieu de senteurs plus subversives de sueur, d'urine, et de l'incomparable bouquet de l'excrétat féminin. On perçoit dans ce délicieux ragout l'odeur de la lubricité, celle, plus acre de la peur, celle, véhémente de la jouissance suprême...approchez-vous, Pitou, c'est à défaillir!..Ilya vraiment de miraculeuses essences dans ces savonneuses grottes roses !..."
-"Vous êtes ignoble, Singh!....", grondai-je , "nous réglerons nos comptes un jour, quand tout cela sera fini!...."
Le trou noir de sa bouche émit un rire bref, qui me fit penser au grincement d'un tire-bouchon, qu'on enfonce dans le liège.
-"Tant pis pour vous!...Un autre bruit s'éleva dans le silence, où craqua le micro d'un haut-parleur, depuis un proche minaret, pour la prière du soir.C'était le bruit mouillé, presque imperceptible de sa langue sur les muqueuses intimes de la dormeuse, qui, toujoiurs inconsciente, se retourna à plusieurs reprises sur le lit, en poussant de petits gémissements pointus, jaillis tout droit d'adolescentes pâmoisons.
Singh se releva deux siècles plus tard, et essuya, du plat de la main ses lèvres emmiellées, puis, ayant oté, avec d'infinies précautions les minuscules écouteurs de ses oreilles:
-"Elle va se réveiller d'un instant à l'autre. Retournez vous asseoir à votre bureau; Appelez -moi dès qu'elle ouvrira les yeux. Je vais maintenant faire disparaitre les indices olfactifs de notre sollicitude à son endroit."
Un flacon de désodorisant apparut comme par magie au bout de sa main gauche, dont il aspergea longuement les quatre coins du loft.
-"Dans quelques instants..", fit-il en riant, "nous saurons enfin, grâce au témoignage de notre douce petite fille à quoi aurait pu ressembler l'Eden, si Dieu, qui n'existe pas, avait eu l'heureuse initiative de l'inventer". Elisabeth ouvrit les yeux sur moi, mais son regard, déja inquiet s'envola aussitôt vers le chirurgien, posté derrière le lit, qui n'avait cessé de caresser doucement les beaux cheveux roux..
-"Vous êtes là !..." fit-elle, dans un souffle, tout en levant les bras au dessus d'elle, pour en encercler le cou de l'ignoble crapule, avec, dans ce geste, toute la grâce un peu anonchalie des réveils amoureux. Je sentis une flèche de feu me transpercer le coeur. Un goufre s'ouvrit dans ma poitrine.
-"Je suis là, ma petite fille!...je n'ai cassé de veiller sur votre sommeil", murmura l'infâme marionettiste.
-"Avez -vous joué de lamusique, pendant que je dormais?..", s'enquit-elle d'une voix tremblante;
-"Non, bien au contraire!..nous avons pris soin de nourrir votre repos du plus profond silence, n'est-ce pas Pitou?..."
-"Assurément!..", hoquetai-je.
le visage hâve d'Elisabeth s'éclaira soudain d'un sourire ineffable, à la manière d'une cîme, se découvrant sous la brume. L'émereaude crépita dans les grands yeux en amande, légérement écartées.
-"Se pourrait-il?...", commenca-t-elle, en implorant Singh du regard.
-"Auriez-vous donc entendu la musique?..", feignit de supputer Singh "Il est vrai que j'ai bien cru vous perdre; Votre coeur s'est arrêté de battre plusieurs secondes,mais c'est égal, quel prodige!....quelle merveille!... s'écria-t-il, en feignant l'émotion la plus totale, puis, soudain véhément:
-"Etait-ce une musique lente ou rapide?...solennelle ou enjouée?..."
-"Lente et solennelle, assurément!..."
Les yeux du chirurgien se mouillèrent sous le masque répugnant, et je sus, à cet instant précis que j'avais signé un pacte avec l'incarnation du mal absolu. Sa voix, quand elle s'éleva à nouveau, se brisa aussitôt sur la contrefaçon éhontée d'un trémolo.
-"Elisabeth", fit-il gravement, "DIEU s'est penché sur vous; Vous ne l'avez pas connu, car d'autres phénomènes connexes apparaissent alors, que vous ne semblez pas avoir perçus, nonobstant l'indiscutable indice de la musique, mais songez !...IL a daigné se pencher sur vous !...
-"La voix, devenue haletante de la jeune femme l'interrompit:
-"Quels phénomènes?..."
-"Dieu en soi n'a pas d'existence ou plus exactement, SON existence, est pour nous, mortels irréfragablement reléguée dans les sphères de l'inconnaissable", soupira l'immonde arpète. DIEU se confond avec la volupté de tous nos sens, simultanément assouvis, dans la lumière éblouissante de l'amour absolu. SON amour!...
-"C'est à dire?"s'enquit Elisabeth, le souffle court. Ses yeux s'étaient encore agrandis sous l'effet d'une stupeur indicible. Ses lèvres, livides, tremblaient légèrement.
-"Il n'y a pas que la musique, ma petite fille...répondit Singh, en souriant au lustre, comme possédé:"la peau est caressée par des mains amoureuses, l'odorat, flatté par de vivifiques parfums, le regard , apaisé par de balsamiques visions de jardins étranges , élucidant leurs contours, à travers une brume dorée.."
Elisabeth s'était redressée brusquement sur son lit. ses bras blancs s'ouvrirent, pour se refermer maladroitement sur les hanches de son bourreau; qu'elle attira tout contre elle.Une autre flèche me déchira le coeur: être aimé!...être vénéré, comme cet ogre!........
-"Qu'y a-y-t-il ma petite fille?", miaula le démon .
Le visage de la pauvre femme était mouillé de larmes. Ses lèvres remuaient, dont aucune parole ne se résignait à sortir.
-"Ne pleurez pas , Elisabeth!..Vous LE verrez bientôt, comme je l'ai vu moi-même, tandis que les médécins s'évertuaient à m'arracher à la mort; votre corps tout entier connaitra l'apothéose des sens assouvis pour l'éternité dans la lumière de SON amour. Vous avez déja entendu la musique!.. DIEU s'est penché sur vous!..Votre moisson sera belle!..."
Les yeux dElisabeth flambaient de fièvre, qui semblaient boire les paroles éhontées de l'odieux praticien.
-"Mais c'est que j'ai également senti les parfums, père!...,s'écria-t-elle, en sanglotant de joie. j'ai senti des caresses sur mes cheveux. Quelque chose d'infiniment doux s'est glissé entre mes cuisses...Je cois bien que...j'ai joui au milieu de mon sommeil..." Sa main ,impudique, s'envola vers son intimité, "d'ailleurs, je suis encore mouillée!...mon dieu!..."
Singh se redressa bruuement, recula du lit de quelques pas, comme sous le flamboiement de quelque apparition surnaturelle. Ses deux mains se joignirent dans un simulacre d'extase, que rendait hideux l'athéisme arrogant, revendiqué par ce blasphémateur.
" Elisabeth"..-, fit-il, d'une voix sourde, en s'agenouillant à ses pieds, "aujourd'hui, vous avez vu DIEU !.".
Un silence ponctua ce boniment, que recouvrit de son fracas l'averse sur le vélux, comme si le ciel tout entier s'insurgeait de ces outrages. Je vis une larme couler sur le caoutchouc rose du masque; il y avait, dans cette simple larme, le suc de tous les pêchés, de toutes les ignominies, de tous les crimes de l'humanité depuis Hérode. Déja, la voix odieuse reprenait, en chevrotant:
-"DIEU vous aime, ma petite fille...Il vous emportera demain dans la lumière qui jamais ne s'éteint. L'éternité, Elisabeth, vous appartient. Prions, maintenant en silence, mes amis, pour célébrer comme il convient votre apothéose à venir..Je suis fier de toi, Elisabeth. Tu es une grande fille.MA grande fille. Notre grande fille à tous les deux!"
Je m'agenouillai à mon tour. Des pensées confuses tourbillonaient dans ma tête; j'avais simultanément envie de hurler, de pleurer, de crever les yeux de Singh, d'arracher Elisabeth à ce Nil de mensonges. J'avais tout autant envie de chanter, et un irrépressible fou-rire m'agitait de spasmes obscènes, à la manière d'un chien sur le point de vomir. Tout cela était, à la fois révoltant et grotesque, et moi, j'étais là comme un clown, égaré au beau milieu d'une tragédie; Singh se releva. Je fis de même. IL était plus de onze heures.
-"Avez-vous aspergé cette pièce avec du désodorisant?..fit soudain Elisabeth, le dos appuyé sur l'oreiller.
-"Oui, ma petite fille..Nous y avons été contraints; Vous vous êtes souillée pendant votre sommeil. C'est, rassurez-vous, tout à fait normal: les produits que je vous ai administrés produisent ces effets fâcheux, et nous avons du changer les draps"
-"Oh!..excusez-moi!..", bredouilla la malheureuse, en rougissant violemment.
-"Il ne faut pas avoir honte, ma petite fille", l'apaisa la voix, devenue subitement très douce presque cauteleuse, "Elles font toutes cela! toutes.!...."
Sur ces fatalistes constatationss, Singh s'en fut quérir le vase rempli de roses, qu'il déposa sur la table de nuit, à coté d'Elisabeth, et extirpa de sa poche un écrin de velour gris, qu'il ouvrit.:
-"Tenez!..", fit-il , en glissant à un doigt d'Elisabeth une étrange bague, où flambaient les braises d'une curieuse pierre orangée, sous la surface de laquelle, tels des vaisseaux sanguins, tramaient des fils pourpres. Le bijou était serti dans un réseau compliqué de mailles en vieil or.
"Vous la porterez le jour de votre supplice. je ne l'extrairai de votre doigt que lorsque votre bras aura été amputé, pour la glisser dans l'urne qui abritera une poignée de vos cendres, après votre crémation; vous emporterez ce bijou dans les vergers de l'au delà, où je vous rejoindrai bientôt, ma petite fille, pour ne plus vous quitter. Nos âmes fusionneront alors dans la lumière de SON amour..."
Elisabeth fondit en larmes. Ses yeux hagards ricochaient du bouquet, dont elle n'avait cessé de humer les fragrances, jusqu'à l'originale bague, qu'elle baisa religieusement à plusieurs reprises, en couvant son mentor d'un regard d'adoration. Elle esquissa alors un geste pour se lever du lit:
-"Il faut que j'aille me raffraichir un peu...la nuit est tombée, je ne me suis pas lavée depuis hier matin....puis-je utiliser la salle de bain?"
-"Il serait, ma petite fille plus convenant de surseoir à vos ablutions,jusqu'à la semaine prochaine. DIEU vous a visité, ne l'oubliez pas!..."
-"Pourrais-je au moins me laver les dents? "
-"Je ne vous le conseille pas, Elisabeth. DIEU est encore en vous. SA présence ne commencera à s'estomper que dans quelques jours, je vous le répète!...il serait imprudent, voire sacrilège, d'effacer, pour de banales raisons de convenance personelle, SON empreinte sacrée de votre corps. je vous l'affirme, car je le sais!...."
-"Mais, combien de jours?.....Je suis une femme, et ne puis me soustraire longtemps aux plus incontournables ablutions, sous peine de renoncer à ma dignité..."
-"Peu importe votre dignité, au regard de l'honneur que vous a fait le TRES- HAUT ,de vous visiter. Vous ne pourrez commencer à vous laver que dans dix jours, je le crains, sous peine de le désobliger!..."
Les lèvres d'Elisabeth s'entrouvrirent. Une expression navrée ternit instantanément son beau visage, jusqu'alors incandescent de joie.Les cernes gris sous les yeux, les gercures des lèvres réapparurent aussitôt; je notai que le souffle de son haleine, quand elle parlait, dégageait une odeur déja fétide.Puis le visage s'éclaira de plus belle.La coquine fossette réapparut sur la joue livide.
-"J'ai horriblement faim!...", s'écria-t-elle en riant;
-""C'est normal, ma petite fille. vous avez, lors des amputations de vos doigts brulé toutes vos calories. je m'en vais, incontinent, nous préparer à tous les trois un roboratif médianoche.."
-"Que va-t-on manger?...demanda-t-elle joyeusement, en s'adossant contre les oreillers.
-"Des rôties, des saucisses, du rump-steak, pour commencer. Un mixed-grill, en quelque sorte!...."
-"Oh, j'adore!...", s'écria-t-elle, en observant pour la première fois sa main, bouchonnée de minuscules manchons roses. Je ne vis aucune lueur de regret, comme elle les contemplait, seulement une manière de curiosité enfantine, poignante comme un remord. Un fond de sauce vaguement faisandé , relevait, toutefois, pour me désunir, cette insolite candeur.Elle semblait ravie!...
-"Comment vais-je faire, désormais,père, pour couper ma viande, accomplir, sans difficulté des gestes aussi anodins, qu'agraffer mon soutien-gorge?..."
-"Je vous y aiderai, aussi longtemps que vous resterez ici. Je vous ai, en outre confectionné une espèce de mitaine rigide, prolongée d'une boucle en plastique, que vous utiliserez de retour chez vous. Vous apprendrez vite ces gestes nouveaux...et puis, diable!...il ne vous reste, après tout que seize jours à vivre!..."
-"Puis-je voir mon urne?..", demanda-t-elle brusquement, en souriant aux anges.
-"Assurément!..Je l'ai, sachant que vous voudriez la contempler, posée au pied de votre lit" , fit Singh, en lui tendant le sinistre vase en étain, sur le flanc duquel, avait été, à sa demande, gravé son seul prénom.
-"Je vais le poser tout contre moi!....mais....j'aimerais...j'aimerais vous demander une faveur, à tous les deux....Si vous acceptiez, cela me ferait tant plaisir!..."
-"Dites!..", l'encourageai-je.
-"Ne pourrais-je pas rester avec vous, dans cet appartement pendant ces dix jours. J'ai bien peur de ne pas trouver en moi la force nécessaire pour me dispenser des ablutions accoutumées d'une femme....J'ai peur, aussi, de me retrouver plongée inutilement dans les tumultes d'une vie qui m'indiffère, et que je m'apprête à quitter. Il me suffit de téléphoner à mon maître d'hotel. Il s'acquittera à ma place de la gérance de mon établissement. Il l'a déja fait dans le passé.... Je vous en prie!...Je me ferai discrète, souscrirai à toutes vos demandes,père... de quelque nature qu'elles soient!....."
-"Singh feignit de m'interroger du regard, mais j'y lus clairement, qu'il seyait d'agréer avec enthousiasme à cette pathétique obsécration.
-"Mais bien sur, ma petite fille!..."fit-il en écho, tout en aidant la jeune femme à se lever du lit, puis il passa son bras sous le bras mutilé d'Elisabeth, dont les jambes tremblaient, comme d'une pouliche sur le paillon qui vient de l'accueillir au monde . Je la vis blêmir. Elle marchait avec difficulté, d'un pas hésitant de vieillard moribond. je bondis à ses cotés, pour l'assister dans ce Golgotha, puis nous l'assîmes sur la cuvette, où elle soulagea longuement sa vessie, en nous observant tour à tour, avec une infinie reconnaissance, qui ne fleurait pas toutefois , me sembla-t-il, le plus frais muguet!....Nous revînmes à petit pas vers le lit, où Singh l'étendit.Cet effort l'avait épuisée. elle s'assoupit presque aussitôt.
-"Cela ne durera guère!.."m'assura-t-il. Je vais aller dès maintenant collationner notre souper..."
Minuit sonnaient au carillon de ma pendule, quand Singh posa sur la table basse, que nous avions approchée du lit de la femme endormie, les trois pleines assiettées de viande fumante, que les clartés rougeoyantes des lampes à pétrole nappaient de méphistophéliques lueurs.
-"Mais je ne mangerai jamais toute cette viande!...", protesta Elisabeth en riant.
-"il vous faut recouvrer vos forces, ma petite fille. vous avez perdu beaucoup de sang!..."Je vais couper votre viande et vous donner la becquée, comme il sied à un père pour sa petite fille..., car vous êtes notre petite fille, n'est-ce pas Pitou?..."
-"Oui, oui!....", pépiai-je, ragaillardi incontinent par cette conturbanité proclamée du suzerain et de son vassal, la perspective euphorisante, également, de me régaler de plantureuses grillades, en compagnie de mes imprèvisibles commensaux.
-"Alors, je veux bien!...", s'écria joyeusement la femme martyrisée, en se redressant sur ses oreillers;
Singh s'éclipsa quelques instants en direction de bar américain, d'où il revint, porteur d'une soucoupe,où s'alignaient trois minces bâtonnets de viande, pralinés d'un fin caramel, et qu'ornaient à leurs extrémités, telles des pétales trois fines écailles de sombre grenat.
-"Est-ce que ce sont...mes.."
-"Mais oui, Elisabeth, ce sont vos doigts!....Nous allons, pour nous ouvrir l'appétit les déguster ensemble. Nous mouillerons cette dégustation d'un capiteux Marsala à l'oeuf, avant que d'entamer de moins pittoresques rôties."
les joues d'Elisabeth avaient rosi. sa main gauche hésita un instant au dessus d'un de ses doigts, qu'elle cueillit en tremblant, entre le pouce et l'index de sa main valide..
-"Mangez!...", l'encouragea Singh, "J'avoue avoir, sans votre aval, gouté puis dévoré , tout à l'heure votre annulaire. Ce fut délicieux..."
L'impossible se produisit; Je vis les dents d'Elisabeth mordiller timidement un de ses doigts sectionnés, dont elles arrachèrent un filament de viande, qu'elles fit tourner dans sa bouche, en fermant les paupières.
-"C'est bon!..", fit-elle dans un souffle, le feu aux joues, et je sus qu'elle s'en agrémentait, qu'attestaient les transparences vertes de ses grands yeux écarquillés;
-"C'est votre propre viande, Elisabeth!...", puis, dans un sourire, qui biffait d'un trait de plume la fierté d'appartenir à l'espèce humaine:
-"C'est la viande de notre grande fille, Pitou!....Elle est tendre et gouteuse!..Régalons-nous ensemble, mes amis!..."
Le pouce m'échut, que me tendit obligemment Elisabeth, puis, ayant trinqué nos verres, que nous vidâmes d'un trait, nous mordîmes de bon coeur, chacun dans notre portion, avant d'entamer les rôts.
Le diner se déroula dans une atmosphère irréelle, que soulignait le monotone crépitement de la pluie sur les carreaux de la baie vitrée, et la parcimonieuse clarté, dispensée par la minuscule lampe mauresque. Singh, qui avait passé son bras sous le cou d'Elisabeth, l'embéquait de sa main droite, comme elle accompagnait d'un sourire de reconnaissance chaque bouchée que lui tendait l'inquiétant cuisinier;
La viande, copieusement arrosée d'un généreux Médoc, avait rosi les joues et les oreilles d'Elisabeth, qui bien que rassasiée, se plut visiblement à finir l'assiette à peine entamée de Singh, que le seul doigt caramélisé de sa victime, semblait avoir sustenté.
-"Je vais exploser!...fit-elle, de sa curieuse voix de petite fille, tout en riant, confuse de sa gloutonnerie, puis elle approcha ses lèvres, qu'avaient rougis le vin et les venaisons de celles, violines, du chirurgien, entre lesquelles elle glissa la pointe rose de sa langue. Les yeux à demi révulsés, elle l'honora, devant moi, d'un baiser langoureux, dont je crus humer les saveurs puissamment carnées, qu'aromatisait encore l'haleine devenue lourde de l'imprévisible jeune femme. Une surgie de jalousie me fit me recroqueviller sur moi-même. je me fus gaiment laissé arracher un oeil pour ce seul vénéneux baiser...
Singh remplit de Porto une dizaine de verres tulipes, que nous vidâmes à l'envi, en quelques secondes. Elisabeth était grise, qu'attestait la brume verte qui lui était venue aux yeux, en quelques minutes. Ce fut alors, qu'ayant posé sa main valide sur celle de Singh, elle murmura de sa voix enfantine, tout en baissant, soudain pudique, les yeux:
-"J'ai trop mangé!...Je crois qu'il faut que j'aille aux toilettes!...."
Un sourire étrange hésitait sur ses lèvres, et je sus que la proclamation de ce constat, remuait de sa fourche, la fumière toute entière de ses vices.
-"Nous allons vous escorter jusqu'aux lieux." décréta Singh, en m'invitant, d'un geste furtif mais sans équivoque, à m'arracher à ma chaise, ce que je fis.
-"Le faut-il vraiment?..", demanda-t-elle dans un souffle.
-"Bien sur, ma petite fille, nous ne pouvons endosser la responsabilité de vous laisser sans assistance un seul instant, dans l'état de faiblesse qui est le vôtre."
-"Mais c'est...pour faire...un besoin...différent...."gémit-elle d'une voix plaintive, en souriant vaguement à son assiette vide..
-"Et après?...il n'y a pas à avoir honte, Elisabeth!..Nous connaissons désormais tout de vous! Vous êtes notre petite fille!..et puis, n'oubliez pas que vous vous êtes souillée dans les draps tout à l'heure, et que nous avons du nous occuper de vous, comme une petite fille...NOTRE petite fille!..."
-"Vous avez raison: je ne dois pas avoir honte devant vous, père", admit-elle en s'extrayant du lit, pour s'appuyer sur nos épaules, ce qui au regard de ma taille modeste assaisonna d'un zeste de comique l'improbable scène.
Parvenue devant les cabinets, elle sembla hésiter un instant, nous jetant, à la dérobée de petits sourires confus. son visage était très rouge, son front, luisant de sueur, mais il faisait si chaud!..Une lénitive atmosphère régnait dans la salle d'eau, où flottait encore la vapeur du bain chaud que j'y avais pris , avant le repas.
-"Asseyez-vous, et laissez-vous aller, Elisabeth, n'oubliez pas que vous êtes une source!..Une source ne réfléchit pas, elle se contente de couler..."
Elisabeth s'assit, en écartant plus que nécessaire, me sembla-t-il, les jambes. Un sourire chétif de Joconde alcoolisée apparut sur son visage. Ce sourire là faisait peur.
Soudain, nous l'entendîmes bloquer sa respiration. Précédé d'une sonore flatulence, le bruit mat d'un étron chutant lourdement dans l'eau de la cuvette, retentit étrangement, dans le silence ouaté de la salle de bain. Une note étouffée de trombone ponctua cette expulsion. Le silence retomba; Elisabeth força sans plus de résultat.
-"C'est fini..." annonca-t-elle, dans un souffle, en souriant.J'eus été incapable, moi, d'exécuter dans ce ciel de feu les double lutz, dont se riaient ces dépravés venus d'une autre galaxie!....
Inamovible premier de cordée, dans notre ascension commune vers les cîmes de l'abjection, Singh arracha négligemment du rouleau un fragment de papier hygiénique
- " Pitou va vous aider à vous relever. C'est moi qui vais vous essuyer.", décréta--t-il, d'une voix métallique.
-"Cela me gène...le faut-il vraiment?..."feignit de s'indigner Elisabeth. Sincérité de femme bafouée?..simple pose?...Tous les doutes étaient permis.Je me sentis soudain totalement dépassé par les événements, et peinai à suivre les mirobolantes enchères de la victime et de son bourreau.
Singh s'était aussitôt raidi, qui entreprit de morigéner d'une voix aigre l'ambigue créature:
-"J'étais si fier de vous, Elisabeth!..Et voilà que voius recommencez à vous comporter comme une gamine!..Lapse et relapse, vous persistez donc à vouloir préserver une dignité caduque, que les circonstances, et vos renonçements successifs ont depuis longtemps abolis!...Pour la dernière fois, Elisabeth, êtes vous ou non une grande fille?...Hésitez un seul instant, et c'en est fini de notre jeu!...A tout jamais!..."
-"Je suis une grande fille!", gémit la voix de mouflette.
-"Je ne veux plus jamais que vous en doutiez..", ajouta-t-elle, en nous tournant le dos pour s'appuyer des avant bras sur le réservoir des cabinets. Puis elle écarta spontanément les jambes, dans la plus humiliante des postures,dans le but manifeste de faciliter l'assainissement de son fondement par la main profanatrice, que je vis plonger, pour l'essuyer longuement, vers l'émonctoire, qui pleurait une larme sombre.
Nous retournâmes à pas menus vers le lit, où se laissa tomber Elisabeth, à la manière d'une couverture qu'on lache.
-"Vos cheveux sont trop longs Elisabeth!", fit brusquement Singh, "ils risquent d'entraver la bonne marche des amputations, en vous faisant surabondamment transpirer; Pitou, vous fûtes, jadis coiffeur, s'il faut en croire la rumeur!..."
-"heu...oui..."
-"alors, à l'ouvrage, ami, faites à notre petite fille une modeste coupe au bol, qui lui siera, à n'en pas douter beaucoup mieux que cette toison de Jézabel, et prenez bien soin de dégager largement le cou et les oreilles!"
-"Mes beaux cheveux!...."gémit Elisabeth, sans grande conviction, me sembla-t-il.. Etait-ce une illusion de mes sens désunis, je crus voir, une fois de plus, à l'énoncé de cette sentence,, dans les grands yeux couleur de menthe, mariner,dans son jus le vice le plus abject. Cela n'empêcha pas le chirurgien de la tancer vigoureusement:
-"Elisabeth!! il suffit!...", gronda-t-il, en brandissant un index tout vibrant de colère.
-"Mais que vont dire les spectateurs?", bêlai-je, en revenant de mon bureau avec ma paire de ciseaux.
Singh haussa les épaules, et je me mis ,sans plus regimber à l'ouvrage.
Une demi-heure plus tard,Elisabeth s'était , sous mes doigts experts métamorphosée: cette monacale coupe, avait gommé d'un coup, sans abolir sa féminité l'extrême sophistication de la superbe jeune femme, qui, en dépit de ses cernes,semblait avoir rajeuni de dix ans!.
il était plus de onze heures quand j'achevai ma besogne. Je m'éloignai de quelques pas, ivre des pussantes fragrances exhalées désormais par l'haleine d'Elisabeth, le fleur de ses goussets, macérés dans leur sueur de deux jours, et contemplai mon oeuvre. Sa tête paraissait,ainsi tondue, minuscule..et je me lissai, très agité la moustache...
Singh revint du laboratoire en faisant gicler une longue seringue, et ordonna à notre hôte de lui présenter sa rotondité, où il enfonça profondément l'aiguille.
-"C'est un produit éla boré par moi-même, à base de plantes collectées sur les contreforts de l'Hymalaya, non loin du lac de Pokhara..", m'expliqua-t-il, comme si Elisabeth n'avait pas été là.
-"Je lui ferai quatre injections quotidiennes; cette substance fortifie le système cardio vaculaire de façon spectaculaire, rend le coeur, pour ainsi dire invulnérable aux douleurs les plus aigues Il sanguifie également l'organisme, et régénère, ce faisant le métabolisme tout entier; cette jeune femme, déja saine et sportive, possédera dans quelques jours le fonctionnement physiologique d'une décathlonienne de haut niveau d'une vingtaine d'années .Elle restera ainsi, comme elle le souhaite, consciente jusqu'au terme de son supplice. Je ne suis pas encore parvenu, toutefois, à éradiquer les effets secondaires. Très paradoxalement, le produit , qui affame en permanence ,fixe, en les alimentant les graisses. Tout ceci va être extrêmement spectaculaire! Elle va prendre énormément de poids en quelques jours.;.Regardez bien ce beau visage Pitou, car il va très vite enfler considérablement, et irréversiblement,comme sous l'effet de la cortisone. Grâce à Dieu, elle est mince, et puis, je me languis déja, comme vous de le voir, de tailler dans la chair voluptueuse de notre petite fille, dont la peau, sous l'effet de ces mystérieuses substances, va prendre définitivement une troublante teinte rosée...Voilà!..c'est fini, Elisabeth!.".., puis, à mon endroit:
-"Cela va, en outre, la faire dormir pendant une dizaine d'heures; elle achévera, ainsi de recouvrer ses forces..."
Elisabeth s'était gardée d'interrompre le conférencier, mais dès qu'il en eut fini, un pitoyable "oh!" de consternation s'échappa de sous l'oreiller, où elle avait enfoui sa tête. Cri du coeur?...cri du leurre?..comment savoir?.....
Singh s'approcha du lit en étouffant un juron, puis sa longue main sèche s'abattit à deux reprises sur le fessier rebondi, qui s'empourpra aussitôt.
-"Cessez ces jérémiades, Elisabeth!...Vous vous comportez comme une petite fille!...voulez-vous, ou non, rester consciente jusqu'au terme de votre supplice, affronter crânement la mort, ou périr sans gloire d'un banal arrêt cardiaque, dès que la douleur sera montée en puissance, en nous privant, votre public et nous mêmes du spectacle de votre martyr?...."
Elisabeth se retourna.
-"Excusez-moi", bredouilla-t-elle, son étrange sourire sur les lèvres.
-"Vous avez raison,père il faut que je me conduise comme une grande fille. Je ne dirai plus rien, désormais, faites de moi ce que vous voudrez..Je vous promets que vous serez fier de moi!..."
Elle s'endormit presque instantanément. Singh ota les pansements, examina scrupuleusement les moignons béants, d'où s'écoulait à peine un pâle liquide rosâtre, et lava les plaie, qu'il laissa à l'air libre. Puis il s'éloigna vers la fenêtre et alluma une cigarette.
Debout derrière lui, j'attendais qu'il en eut fini. j'étais si proche de lui, qu'il devait sentir mon souffle dans son dos; du moins je l'espérais!..Il se retourna brusquement. Nous étions face à face.Je m'éclaircis la gorge, et m'efforçai de soutenir son regard, les poings sur la hanches, dans une pose belliqueuse.Je me fûs coupé une oreille pour avoir ne serait-ce que dix centimètres de plus!
-"Vous ne vous en tirerez pas par une pirouette rhétorique, cette fois ci!.. Au delà du dégout, que m'inspirent vos gestes éhontés sur cette malheureuse, je ne puis tolérer que vous compromettiez le snuffing,ainsi que ma réputation, en arrachant par lambeaux sa beauté,cette insurpassable beauté qui la singularise des ingrates gamines, vouées, d'ordinaire à l'équarissage, et qui a précipité la vente des billets...Les spectateurs ont payé des sommes astronomiques pour assister en direct au taillage de ce diamant, et s'ils entendent bien en avoir pour leur argent, ce n'est certes pas eu égard à son poids, mais à la seule pureté de son eau, cette eau que vous entendez brouiller par de la graisse!..."
-"Une fois encore, vous remuez la langue sans même savoir ce que vous dites, Pitou. J'obéis, en la soumettant à partir d'aujourd'hui à ce traitement à un faisceau de motivations irréfutables que voici: A) Je vais garnir, ce faisant l'auge de vice à caractère masochiste où elle se plait à paturer, B) Je nous prémunis contre toute tentative de sa part de faire succomber par ses charmes, au sortir de chez vous, quelque fâcheux séducteur, tel ce fameux Jenkyns, dont elle s'est vaguement énamourée, C) Je m'offre la possibilité de tester, sur ce docile cobaye, à la fin de son traitement, mon tout nouveau sérum amincissant, D) J'ai omis de vous le dire, mais la précipitation des événements m'en dédouanera, à vos yeux, que R....... en personne honorera de sa présence votre spectacle; or, il a le gout des femelles puissamment mammelées et fessues. Cela vous suffit-il, ami?..."
-"R......? vous plaisantez, je suppose..."
-"La plaisanterie est étrangère à mon génotype, Pitou. R........ a eu vent, par l'intermédiaire de ses rabatteurs, que vous lanciez, sur le marché un nouveau concept, fondé sur la seule qualité du produit. La qualité, pour ce carnophile, est indissociable de la quantité. Vous le désobligeriez, en lésinant sur le poids de la viande!"
-"Je demeurai stupide, foudroyé par cette annonce.
-"Allez donc nous servir deux forts toniques, ami! nous allons, ensemble, trinquer au triomphe annoncé de votre entrée dans la cité des plaisirs prohibés! "
Il était deux heures du matin. Singh dormait à poings fermés. J'ouvris lentement le tiroir de mon bureau, et y cueillis le rasoir mécannique à mon chiffre, que m'avait offert Monsieur huit ans auparavant, pour mon quarantième anniversaire., puis je me dirigeai sur la pointe des pieds vers la salle de bain, dont je refermai doucement la porte derrière moi, et fis couler un bain. J'otai ma chemise de cow-boy, et ne gardai que mon pantalon. Suprême et dérisoire coquetterie de laideron, je ne voulais pas que ces deux là me découvrissent nu au matin. Ce serait bien assez qu'ils me vissent, baignant dans mon sang, pitoyable et obscène! Je contemplai, pendant quelques instants le rasoir dans ma main tremblante .Je serais, avant le lever du jour délivré...Pére et amant, Singh avait usurpé ce rôle,dont je m'étais plu à rêver qu'il serait un jour, auprès d'une femme aimante,le mien Ce carnassier jouait tout atout, rafalait la mise à chaque fois. Moi, je n'avais dans mon jeu , pas la moindre coupe!.... Il n'y avait plus rien qui me rattacha encore à la vie. Je l'avais compris dans le regard d'adoration qu'Elisabeth avait jeté sur son mentor, comme il la déposait sur le lit. A quoi bon jouer pour perdre toujours?...n'être qu'une envie, une colonne de tristesse plantée dans un jardin de délices, où s'aimaient, sans se soucier de ma désespérance les autres....tous les autres!...La providence m'avait jeté sur cette terre pour me larder le coeur d'humiliations et de défaites!..L'heure était venue, de déposer, en constatant sa faillite , le triste bilan de ma bréhaigne existence....Mieux valaient que ce Golgotha, la froideur et les ténèbres d'un tombeau. Mieux valait l'extinction définitive de la conscience, des sens, voués, si je vivais, à fétider dans les caveaux de ce qu'il fallait bien appeler ma folie. J'approchai la lame de mon poignet, mais reposai aussitô t l'instrument de ma délivrance.. Au delà de cette dérobade, ne voulais-je pas, exclusivement arracher enfin à Elisabeth une larme, une seule larme de compassion pour le nabot haï et grotesque, qui ne savait qu'infliger à autrui un peu de sa souffrance?.....Cette larme, elle ne me la consentirait pas davantage, je le savais, q'une mygale consent à la mouche, prise dans sa toile, une minute de prière, avant de la sucer!....et quand bien même!..me consentirait-elle ce fugace hommage, je ne serais, de totes façons pas là pour m'en prévaloir auprès du Juge suprême, dans mon éternité de solitude!.... ...
Furieux de ma propre jobardise, je repliai la lame du rasoir, et m'allongeai sur le lit, où, hoquetant de larmes, je finis, toutefois par m'endormir.
C'était plus tard. j'enfilai mes bottes texanes , mon blouson du cuir, cueillis mon parapluie, et quittai l'appartement. Une fois n'est pas coutume, j'avais convoqué, dés potron-minet la troupe au grand complet. Dehors, il plusinait.J'étais comme ivre, et ne me sentais pas de conduire à travers les avenues périlleuses du quatorzième arrondissement, ma limousine.J'ouvris mon parapluie, et me dirigeai, d'un pas rapide vers la station de taxi de Chinatown Nord. Les yeux des gratte-ciels, par milliers, dardaient sur ma honte les feux jaunes de laur colère.
Je ne revins, épuisé, que le lendemain matin vers sept heures; Elisabeth dormait dans le même position que la veille. Singh oeuvrait sur la table d'opération,qu'il avait transférée au milieu du salon, à l'endroit précis où serait suppliciée Elisabeth, dans treize jours exactement.
-"Pourriez-vous nous préparer un solide breakfast, Pitou?"
-"thé ou café?"
-"Thé, avec un nuage de lait, je vous prie."
-"Je vais aller nous quérir des croissants chauds." , suggérai-je.
-"Excellente initiative. Vous êtes un homme efficace. Je suis fier de vous."
-"Merci, docteur.."
A mon retour, j'entendis retentir la sonnerie du téléphone, depuis le bas de l'escalier, que je me hatai de gravir.
-"Allo. Pitou José à l'appareil."
-" Allo?...Ploum, fodre brobriédaire..."
-"Ah!, bonjour, monsieur Blum!". Diable! je l'avais oublié celui-là!...Je ne l'avais, du reste jamais rencontré, mais la peau me piquait déja, comme d'une flambée d'urticaire, les assauts d'une escadrille
d'aoutâts, tant l'odieux sabir, évoquait, par ses borborygmes, les senteurs amoniaquées de la caque judaïque, d'aigres remugles de friperie pouilleuse, toute la bassesse , enfin, d'une race universellement et légitimement honnie depuis le règne de Tibère.
-"Fou m'afiez pien ti gueu fou safiez l'indenzion dé bardir afant l'édé..."
-"Heu...oui!..."
-"Chais droufé un logadaire bour lé zdutio gué fou soccubé...Bourrai-che lé vaire fisiter piendôt à lui?"
-"assurément, mais...."
-"Ché benzais fenir afeg zé mouzieu Mardi don zette zémaines...."
-"Ah!", fis-je, intantanément soulagé. "mais cela ne pose aucun problème, monsieur Blum!..Je ne serai, toutefois pas là pour vous accueillir. Je dois m'absenter..Un voyage d'affaires à Hong-Kong..."
-"Zé né bas un broplème!...Chai la glé...Ah! ah! ah!... Ché bense gué nous bazerons en zoirée..."
-"enfoiré ?..."
-" EN ZOIREE !..."
Ah?...comme vous foulez...Chrai bala doude vazon!...."
-"Zé né bas un broplème...Bonzoir!..et merzi, monzieur Bidou..."
-"Merci à fous...", Je raccrochai.
-"Vous n'avez pas été mauvais sur c'coup, bidou !....", s'esclaffa Singh,dont les lèvres, peu accoutumées aux étirements se retroussèrent péniblement dans une pathétique tentative de sourire. Une première, sans doute, pour le taciturne Charon, dont la pulpe violine se rétracta presque aussitôt, telle une huitre, sous la morsure du citron.
Elisabeth émergea du sommeil en fin de matinée. Après lui avoir administré une autre piqure, Singh lui apporta un plantureux petit- déjeuner sur un plateau, puis elle passa plusieurs coups de téléphone.
-"J'ai annulé mon cours de tennis, et déclaré forfait pour le tournoi de volley-ball, après demain à Roseville", fit-elle sur un ton fataliste, puis sa voix plongea brusquement d'un octave, et ce fut sur un mode conspirateur qu'elle me jeta:
-"José, voulez-vous bien sortir une dizaine de minutes...Je dois à présent téléphoner à plusieus jeunes femmes, qui vont bientôt, pour votre plaisir, et sous ma gouverne, concocter le plus savoureux des libertinages avec Monsieur Jenkyns. Je veux vous faire ce dernier cadeau avant de mourir pour vous remercier de votre hospitalité et de votre gentillesse..."
-"Un second scapegoat?..., m'écrai-je, fou de joie, en frappant dans mes mains.
-"Allons, José, vous êtes un libertin, vous aussi, à votre manière...Vous savez bien que les seuls breuvages dont s'agrémentent nos palais exigents, ne se peuvent composer que de fruits nouveaux, à chaque libation....Les gens comme nous ,ne se résignent à gouter que les seules friandises de l'inédit!...."
-"Il est vrai", fis-je, laconique, en referment derrière moi la porte. J'en profitai pour prendre des nouvelles de Otto, qui avait pioncé sur la banquette arrière, comme l'attestait le plaid encore chiffoné.; je lui fis part des intentions d'Elisabeth de rester en notre compagnie jusqu'au Mardi de la semaine suivante, et l'invitai à prendre ses quartiers dans la cabane de jardinier, sise au beau milieu de l'insolite jardin potager de l'autre coté du batiment, dont j'étais seul, avec Blum à détenir les clés.; je l'avais, dès les premières semaines aménagé pour héberger de façon rustique, mais originale, mes invités, le temps d'une nuit; et l'avais, à cet effet, pourvu d'un clic-clac, d'un minuscule lavabo, ainsi que d'un poste de télévision. Le patibulaire golem ne se fit pas prier, et je l'escortai, sous mon parapluie à travers les allées du bucolique potager, que la pluie, opiniâtre, avait, au fil des jours chocolaté de boue. Au loin, se dressaient, immenses, les hiératiques phalanges de gratte-ciels de Chinatown-Est. La chasse d'eau de cette cambuse était, hélas, affligée d'une provencale cagnardise, et je gageai que ce fauve ne tarderait pas à fertiliser, de son engrai personnel les terres déja grasses du jardin.
Quand je regagnai l'appartement, Elisabeth et Singh regardaient un snuffing sur l'écran géant déployé.; il ya avait un tas de boitiers noirs, jetés en vrac sur le lit, une partie infime de la collection privée du sacrificateur. Les cris perçantts d'une fille blonde, entièrement nue, percée d'une centaine d'aiguilles, firent s'accumuler, incontinent, dans ma bouche, une pâteuse salive, et je m'assis au bord du lit, où Elisabeth, tendrement enlacée par son gourou, se laissait peloter les poët-poëts, en suçant la corne mouillée de café crème d'un croissant .
Trois jours s'écoulèrent, sans que nous fissions autre chose, que besogner à nos activités coutumières, dans l'appartement surchauffé. J'avais annulé pour toute la semaine les répétitions des Folies africaines au Double six. les acteurs étaient fourbus, moi aussi, et puis, j'eus éprouvé,désormais, en quittant l'improbable couple, le sentiment amer de me soustraire délibérément aux réjouisances de quelque fête païenne, à la fois prodigieusement barbare, et puissamment nutritive à mes sens suraiguisés, fête que condimentait la perspective désormais proche du calvaire d'Elisabeth. Singh continuait de pousser les radiateurs au maximum; Abruti par la chaleur, je m'idiotifiai à de dérisoires lectures, où dérapait toutes les dix dsecondes mon oeil magnétisé par les fréquentes agapes de mes hôtes. Nous étions Vendredi. Cela faisait maintenant cinq jours que nous hébergions la belle rousse, qui, docile, ne s'était toujours pas lavée ne serait-ce que ses mains...ou ce qui en restait!.... Il flottait, désormais autour du lit, qu'Elisabeth ne quittait plus guère, que pour satisfaire, sous notre escorte quelque besoin naturel, une odeur opiniâtre de litière souillée; Sa bouche, quand elle s'entrouvrait pour parler, dégageait de vomitives exhalaisons, et les remugles sournois de sa sueur de rousse, à la fois douceâtre et ammoniaquée, emplissaient le loft tout entier; Singh ne s'était pas trompé: Sa peau avait rosi de façon spectaculaire; quant à son beau visage de chatte, il avait, en quellques jours considérablement enflé. Ses cheveux, à la garçonne soulignaient encore les ravages de ces boufissures, qui désolaient -du moins, m'obstinai-je à le croire- la future martyre.
-"Je suis affreuse!..", gémit-elle un soir, en contemplant, dans le miroir, que lui tendait Singh, son visage désormais bouffi, où, seul vestige de son éblouissante beauté, les grands yeux verts se mouillaient d'une tristesse grande comme la mer.
-"Vous êtes superbe!...Mieux, vous êtes appétissante!...un festin vivant!...DIEU vit en vous!..", protesta Singh, en, prenant goulumment sa bouche puante, puis la grande main sèche, d'arracher brusquement le drap, d'où s'envolèrent aussitôt de redoutables senteurs de poissonerie laissée à l'abandon sous la canicule. Je vis alors, les longs doigts bruns plonger vers l'anodine, et néanmoins coupable fente, creusée dans le pubis rose buvard, piqueté, désormais d'un chaume naissant de poils roux, qu'il entreprit de mignoter obstinément jusqu'à l'orgasme de sa titulaire..
Les heures s'écoulaient. Nous regardions souvent à la télé la campagne des législatives. Cécile Hoareau caracolait en tête des sondages. Cela suffirait-il à la prémunir de périlleuses alliances avec le squameux Rappoport, le translucide Mauzarre, voire le gélatineux Choubaire, le porte-drapeau de la communauté "gay", rien n'était moins sur, mais qu'en avions-nous vraiment à faire, chacun pour des raisons diverses...Les heures glissèrent imperceptiblement au long de ces cinq jours Aux lueurs malades de l'aube, succédaient, sans que nous les eussions vu venir, les grisailles du crépuscule.. Je travaillais à mon ordinateur. Singh broyait des plantes, emplissait des fioles, d'improbables liquides, en vue du supplice d'Elisabeth, dont onze jours seulemnt nous séparaient.; nous étions le 6 Mai, mais l'hiver semblait ne jamais vouloir finir. Elisabeth ne quittait plus le lit, alternant dans un patchwork révélateur de la houle qui agitait l'océan ténébreux de son pauvre cerveau malade, des lectures de vies de saintes, des visionnages de snuffing, de débats politiques, mais aussi d'interminables silences, que ponctuaient, de plus en plus souvent de déchirants soupirs; Elle s'y emmurait, dans ces silences, des heures durant, n'en émergeant que pour ouvrir, fébrile, ses bras, à son improbable amant et bourreau, qui, délaissant un instant ses onguents et ses baumes
se résignait à répondre à ses questions, devenues, au fil des jours plus précises, plus pressantes. Et je sus que l'angoiss et le doute, la tenaillaient, de savoir, désormais si proche son rendez-vous avec la souffrance et le néant.
C'était un peu avant le repas de midi; Elisabeth s'était assoupi sur son livre; Singh m'invita , d'un regard à le suivre dans le laboratoire, dont il referma doucement derrière nous la porte:
-"Pitou, je vois se profiler devant nous, les nuées d'une fâcheuse turbulence; Notre amie est, depuis hier, fort agitée, visiblement tourneboulée, par l'approche de son débitage, avant le grand tombé de rideau sur son absurde existence. Elle s'apprête à entrer en dissidence. Sa résolution prend l'eau de toutes parts. Il nous appartient de colmater ces fissures, d'accorder un surcroît de cuisson à la pâte encore molle de son renoncement. Je saisirai demain, quelque futile prétexte pour mettre en doute sa parole, et lui prescrirai, devant vous une plus rigoureuse pharmaque. iI sied que vous laissiez, dans la soute à bagages toute velléité chevaleresque de vous dresser contre mon initiative,quelqu'aspect qu'elle prendra Il y va de notre intérêt commun. M'entendez-vous bien , Pitou?..."
-"Je vous entends...", fis-je dans un souffle, en me laissant tomber sur le lit de camp;.Il avait déja tourné les talons, refermé derrière lui la lourde porte. Bienque la chaleur, dans ce réduit, fut à peine supportable, mon corps tout entier tremblait dans le noir.
C'était au soir du sixième jour.Fort agitée , depuis le matin, Elisabeth avait brusquement quitté le lit pour s'aller poster, l'oeil vague, devant l'immense baie vitrée.
-"La mort ne me fait pas peur..", finit-elle par murmurer, "mais ne se retrouve-t-on pas seuls, tragiquement seuls, au seuil de l'éternité, fût-ce une éternité d'amour, car alors, la conscience se souvient, depuis le fond du puisard de sa solitude, des visages aimés de ceux qui sont restés! Ce tête à tête avec l'éternel, sans la proximité rassurante de visages chéris, de visages humains, me fait frémir, et j'ai peur...peur de cela, cela seulement..."
Singh pinça gentiment la joue bouffie, comme plastifiée d'un étrange rose chimique.
-"L'âme est nomade..", récita-t-il. "elle butine au gré de ses seuls désirs, dans les vergers de naguère, les prés du futur, les pépinières de l'ailleurs, où sourient ces visages que vous évoquez, où se tendent ausssi les bras d'hommes et de femmes encore à naitre sur cette terre, et que nous languissions, sans même le savoir de rencontrer un jour. Le temps, l'espace, sont les chaines des vivants, la vie terrestre, une pièce close, où s'ouvre, à notre mort une fenêtre ouverte en plein ciel, là où n'existent que nos seuls désirs, validés par SON décret,nos rêves, incarnés enfin par la puissance de SON amour...Et puis, ma petite fille, songez à votre soeur!..Elle vous attend depuis si longtemps!...Son âme, veuve de votre amour, se languit de la votre. Vous l'avez tant fait souffrir!...fauché sa vie à son printemps!...Vous lui manquez, cependant, tout comme elle vous manque!...Depuis toujours!...Je vous l'affirme car je le sais!...."
-"Je veux le croire!..Ma raison même l'accepte, mais qu'en est -il de ceux qui restent, et qui vont, immanquablement me manquer?..." Je remarquai qu'elle parlait de nouveau avec sa voix de fillette ...
-"Ce bouc de Jenkyns?...", m'entendis-je fulminer.
-"Oui! Barry!.... dans une certaine mesure, mais vous surtout, père!...que deviendrai-je, sans votre esprit pour baliser ma route?" Et de se blottir de plus belle contre le redoutable hâbleur.
-"vous aussi, José, vous allez me manquer, à votre façon!...Comme tant d'autres!.des amies.....des jeunes femmes que vous ne connaissez pas, et qui dessinent les contours de mon paysage affectif: Véronique, Béatrice, Viviane Caroline..."
La main de Singh s'envola, pinça à nouveau la joue rebondie, où s'attardait l'empreinte plus sombre de ses doigts, à l'endroit où ils l'avaient pincée.
-"Elisabeth, ma petite fille, nous ne tarderons guère à vous rejoindre. Vous semblez oublier que l'éternité vous attend, comme elle attend chacun de nous...Dans cinq ans, dix ans, trente ans, cinquante ans même, qu'importe!....que sont les années, à l'aune de SON amour? imaginez, ma petite fille une plage infinie, constituée du sable le plus fin; imaginez des tonnes de ce même sable inconsistant, enfouies sous des millions de grains qu'y fouleraient vos pas en y cheminant...; maintenant, voyez, dans l'azur, grandir ce point minuscule!...C'est une mouette qui vient de se poser sur cette plage immense, pour en prélever, dans son bec un seul grain de sable, qu'il emporte aussitôt à l'autre bout du monde , sur une semblable plage...Eh bien, quand il aurait fini d'accomplir le transfert de chacun de ces minuscules grains, depuis votre plage, jusqu'à cette autre, à l'autre bout du monde..l'éternité, Elisabeth, n'en serait encore qu'à ses prémices; mieux encore, c'est à peine si elle aurait commencé!..... vous allez mourir dans onze jours, ma petite fille...Nous vous rejoindrons tous ,quelques nano-secondes plus tard. L'éternité attend chacun de nous. DIEU veille à sa porte pour nous y bienvenir, mais nul ne peut s'ennorgueillir de pouvoir échapper au jugement de SON ubiquité. Je vous l'affirme, car je le sais!..".
Je vis qu'Elisabeth pleurait silencieusement, mais ne pus mettre un nom sur la nature du trouble qui la tourmentait. Etait-ce du soulagement, du désespoir, une imbécile et tenace vénération à l'égard de son mentor, je l'ignorais...Singh, le savait, lui, sans aucun doute,, sur les pas duquel, marchait l'inconsciente, à moins que ce ne fût le contraire, ce qui revenait au même.!....
Les sourcils parfaits de la femme condamnée se froncèrent soudain, et ce fut d'une voix hésitante, qu'elle senquit:
-"Mais comment aimer encore, quand les sens ne sont plus?....Dans onze jours, à cette heure-ci, mon coeur viendrait-il à faillir, je serai réduite à un petit tas de cendre, dans l'obscurité de cette urne, dans la puanteur d'une poubelle..... Je ne pourrai plus jamais embrasser, me laisser embrasser, caresser, séduire, jouir!..... L'esprit peut bien perdurer, voire continuer à aimer, à désirer, mais quand le corps n'est plus, ce n'est plus qu'un veuf inconsolable, et irrémédiablement voué à la chasteté des immatérielles et frugales béatitudes célestes!...".
La main de Singh envelopa un sein d'Elisabeth, dont il entreprit d'énerver, entre deux doigts la pointe. Je remarquai au passage que sa poitrine avait pris une ampleur considérable, à l'exemple de ses fesses, dont je m'étais étonné, quelques minutes auparavant, comme nous l'escortions pour un besoin gastrique jusqu'à la salle de bain, qu'elles eussent pris un pareil volume en si peu de jours..
La voix de Singh n'était plus qu'un murmure, une patenôtre de confessional, mais elle retentit dans le silence du loft avec la puissances de grandes orgues de cathédrales...
-"Le corps, ce corps, dont vous vénérez les terminaisons nerveuses, pourtant si imparfaites, est une cage. Le plaisir, la volupté, l'extase, ne parviennent que rarement à passer une aile au travers de ces barreaux, et vous vous en émerveillez, ignorante que vous êtes, des authentiques béatitudes, car de l'instant où l'âme prend, depuis ce cachot son envol, elle s'emplit instantanément -il n'est pour elle que de le sollicier- du plaisir convoité, qu'il soit de nature visuelle, olfactive, auditive, gustative ou sexuelle.
Il suffit, je vous l'affirme car je le sais, de désirer, pour que s'incarne le désir. Dans nos vies de scolopendres, nous ne faisons, dans le meilleur des cas, qu'entrevoir de vagues lueurs, que notre ignorance méprend pour le plaisir , lueurs qu'éteignent vite, pour notre déconvenue,la pluie sur un beau paysage, des braillements de mômes sur une miraculeuse musique, de parasitaires et nauséabondes effluves, dans la jouissance d'un parfum, la souillure, la puanteur, l'amertume, qui viennent sitôt consommée l'exultation de la chair dans le spasme, pour ne pas faire état de l'infinie mélancolie qui épilogue les jouissances les plus abouties!..Il n'est rien de si amer à la lumière de SON amour, quand l'âme, enfin libre, s'alimente de tous les désirs, de tous ces rêves, dont nous avions toujours cru qu'ils nous seraient à tout jamais inaccessibles sur cette terre de souffrance, et d'approximatifs réconforts...Le corps est une cage. Je vous l'affirme car je le sais!..."
-"Mais alors, père,Que faites -vous des désirs interdits, des passions coupables, des envies prohibées, de tout ce qui condimente un peu la fadeur des accouplements accoutumés pour les êtres que nous sommes?..."
-"Soyez plus précise, Elisabeth...."
Sa voix monta encore d'un octave, et ce fut avec celle d'une toute petite fille qu'elle osa:
-"Dans ma vie de femme, ce n'est pas dans l'étreinte, ou même la spasme, que j'ai joui le plus fort..."
-"Soyez plus précise, Elisabeth..."
-"Des mots prononcés.... des gestes esquissés....des humiliations consenties."...
-"Soyez plus précise, Elisabeth....Vous êtes une grande fille, oui ou non?...."
Elle se mordit les lèvres, puis, très vite, sans même reorendre son souffle:
-"J'ai joui davantage, ces derniers jours en votre compagnie, que pendant les quelque vingt années de ma vie de femme..".
-"Soyez plus précise, Elisabeth..."
-"....J'ai joui de vous entendre évoquer ma mort prochaine...J'ai joui de signer le protocole d'accord pour mon propre supplice....de me déshabiller devant vous après le restaurant....."
Elle baissa les yeux. Un pâle sourire hésita sur ses lèvres.
-"Soyez plus précise, Elisabeth..."., insista le monstre.
-"J'ai joui de ....me laisser aller devant vous, de me ...soulager...J'avais déja joui, quelques instants auparavant de....vous montrer...ma lingerie..de vous la faire...sentir...Bien après, j'ai joui de sentir sur ma peau le froid de la lame, dans ma chair...le feu du scalpel, dans ma bouche.le gout de....ma propre chair, mais surtout...de me soulager..."
-"Soyez plus précise, Elisabeth...utilisez les mots authentiques, ceux qui désignent sans équivoque le bien et le mal, le beau et le laid, quand bien même ces rayonnages sont, en ce qui nous concerne, frappés du sceau de la caducité.....Laissez-les, ma petite fille, laissez-les, ces mots terribles faire claquer leurs fouets sur la vérité...Ils ne feront qu'alimenter les braises de votre légitime trouble, du notre, également...."
-"J'ai joui de ...faire...pipi devant vous...", concéda-t-elle enfin dans un petit rire étouffé.
-"Mais encore?...Soyez plus précise, ma petite fille..."
-"A cet instant précis, je sens bien que je pue...Je jouis de puer ainsi devant vous...je jouis de me voir si grosse, moi qui était si belle il ya seulement quelques jours...Et je jouis,Dieu me pardonne, de vous avouer que je jouis de toutes ces choses ignobles.!.."
-"C'est bien, Elisabeth, vous êtes une grande fille...", roucoula l'oiseau de malheur "poursuivez!...Il vous faut accoucher tous vos secrets les plus intimes!...Il vous reste si peu de temps à vivre!....Allons! nous vous écoutons, ma petite fille...et soyez plus précise!...."
La tête me tournait. J'avais le sentiment de coller mon oreille à un confessional, avant la prise , par le pénitent, de l'hostie noire consacrée par le pissat d'un prêtre priapique, à la gloire de l'Antéchrist. Quand elle s'éleva à nouveau, la voix d'Elisabeth évoquait les notes les plus aigues d'une flute à bec jouée en sourdine...
-"...Cela m'a étrangement toublé de ....faire mon besoin devant vous...quand vous m'avez torché, j'ai étouffé un gémissement de plaisir...et puis....je jouis, à cet instant de savoir que vous êtes en train d'observer mon visage bouffi, démaquillé...mes yeux rougis de larmes...Je jouis de vous avouer ces choses immondes..Je suis immonde!...Je suis damnée!...."
Une gigle magistrale de Singh claqua sur la joue déja enflammée d'Elisabeth, puis une autre. Elle y porta sa main valide puis éclata en sanglot. J'essuyai de ma main mon front en sueur, et me lissai la moustache. Je me sentais dépassé par les événements, la montée en puissance du mal dans la pénombre malsaine du loft.... Les gémissements de cette jeune femme vouée au dépeçage, puis à la mort eussent concité les larmes d'une fouine. Ils n'avaient déclenché qu'une averse de gifles...
La voix de Singh s'était enflé brusquement:
-"Vous n'avez pas le droit de qualifier d'ignoble SA volontré d'avoir fait de vous ce que vous êtes, ma fille..."
Singh ota sa main de la joue cramoisie, qu'il gifla de nouveau avec une telle violence, que la tête de la jeune femme fit un quart de tour. Le lucide diagnostic de la malheureuse semblait avoir outré la colère de son sinistre confesseur, dont le regard, à cet instant précis fit chuter de vingt degrés la température ambiente du studio. Je me retranchai dans un silence honteux. J'avais autant l'envie d'abonder dans son sens que de rouler un patin à une hyène.
-"La peur vous habite, ma petite fille, de vous voir refuser l'entrée dans les jardins de l'au delà, pour l'absurde raison que vous croyez n'en être pas digne!... Vous faites injure à SA volonté, à SON amour, qui ignorent, par essence, les mesquines discriminations, que, dans votre ignorance, vous LUI attribuez!... Qui croyez-vous être?..Vous n'êtes rien !.... Rien d'autre que SA créature!...Vous LE blasphémez, en vous accusant sottement de vos faiblesses!.. Auriez-vous l'audace de vous plaindre qu'IL ne vous fit pas à SON image?...parfaitement irréprochable?....
-"Pêché d'orgueil!...", intervins-je sottement, sollicité par le regard en ignition de l'accusateur.
-"Moi, c'est pareil!...Croyez-vous que je chiale tous les matins parcequ'il a fait de moi un nabot, ou parcequ'il m'a repris mon petit garçon, qui allait fêter ses dix ans!...."
-"...Qu'il a fait de moi ce monstre, qu'un masque hideux protège en permanence de la terreur qu'il inspire?....", renchérit Singh.
-"Alors, je verrai Dieu!....", bredouilla la pauvre Elisabeth, dont la joue avait pris, sous l'avalanche des gifles, la couleur et la texture même d'un poivron mur.
-"Vous le verrez. Je vous l'affirme car je le sais, mais il vous faudra, auparavant, boire jusqu'à la lie la coupe de votre insurpassable orgueil, endosser, sans regimber la bure de votre pénitence, avant de revêtir le silice des martyrs.."
-"Je me comporterai comme une grande fille. Je vous le promets. Commandez, père, je vous obéirai comme votre esclave...."
-"Elisabeth, votre résolution me parait encore friable. Je veux la maçonner plus fermement. Nous sommes le Mardi 7 Mai. Il est dix huit heures trente. C'est jusqu'à Mardi prochain, quatre jours avant votre supplice, que vous allez rester cloitrée entre ces murs, avec nous..Je vous reconduirai ensuite à votre domicile.Il vous restera trois jours, pour pour régler vos affaires, vous reposer, et vous préparer à la cérémonie.Vous serez à partir de ce soir astreinte à un régime infiniment moins émollient que celui qui a fait se diluer vos résolutions dans la tiédasse sauce des atermoiements; votre ferveur s'est amollie. Je redoute votre dédit. Il vous faut, je le crains, ma petite fille, avant de subir le martyr, vous colliger dans une plus vivifique retraite, dont je veux, maintenant vous exposer les modalités.. Nous allons ce soir faire ensembe un ultime et plantureux repas. après quoi vous irez,sans même que je vous y invite, vous étendre sur le lit d'opération, ce même lit, où vous serez démembrée dans onze jours exactement. Vous y resterez attachée toute cette semaine, les yeux bandés, la bouche baillonée de chatterton, les oreilles bouchées par de la cire; Vous devrez tout ce temps demeurer parfaitement immobile, et serez sévérement giflée au moindre soupir au moindre geste d'inconfort, fut-il du aux crampes ou à l'ankylosement, qui ne manqueront pas de vous assailir. Vous ferez tous vos besoins sous vous, et, afin de vous engraisser suffisamment pour satisfaire les gouts de votre plus illustre admirateur,serez nourrie abondamment, toutes les trois heures d'une épaisse purée de chateignes et de bananes, que je mouillerai, car vous en avez le gout, de miel et de lait sucré chocolaté. A ce menu, se substitura trois fois par jour, un autre, tout aussi roboratif, composé d'un mélange de purée et de fromage de Comté. ce régime, associé ux nombreuses injections d'extrait de cactophyline, vous assoiffera en permanence. Je pourvoirai à cette pépie, en vous faisant boire un demi-litre de bière blonde après chacune de vos patées.. Cette prise de nourriture se fera par le truchement d'un simple entonnoir de jardin, qui sera introduit dans votre bouche, à travers un minuscule trou percé dans le chatterton. Bienque déja rendue délicieusement dodue par les injections, vous allez, Elisabeth, engraisser, au cours de cette retraite de manière spectaculaire.. il y a même fort à parier que vous ne vous reconnaitrez pas, quand vous vous verrez dans neuf jours dans le miroir. Mais encore une fois, tel est le voeux de votre plus illustre invité que vous soyez grasse comme une oie le jour de votre supplice..."
La torréfiante sentence semblait avoir foudroyé sur place Elisabeth, qui, avait, pendant cette oraison recouvert sous l'oreiller son visage décomposé.
-"Mais il ne me reste que onze jours à vivre!..."gémit la voix enfantine, qu'assourdissait l'épaisseur des coussins, "Faut-il que j'en passe sept, ensevelie seule, dans le silence et les ténèbres, livrée à mes seules réflexions?...
-"J'ai fortifié votre coeur, enrichi votre sang, ouvert votre conscience à l'infinie béatitude des corps célestes. C'est à vous, à présent d'affermir à force de méditations votre résolution de rompre d'avec les terrestres contingences..."
Le visage bouffi de la jeune femme émergea de sous l'oreiller. elle s'assit sur le lit en sanglotant doucement; L'empreinte pourpre des gifles sur la joue rose semblait d'un clown.. Singh attira tout contre lui la femme condamnée, dont la peau des cuisses s'était constellée, en quelques jours de nacrures plus foncées, d'un rose qui tirait sur le mauve..
-"Allons, réjouissez-vous, Elisabeth! vous êtes notre petite fille.. nous ne vous abandonnerons pas aux seules macérations de votre esprit, livré à plein temps à ses fatigantes voltes.. j'entends que vous jouissiez encore, du fond de vos ténèbresde votre claustration.Nous vous caresserons tendrement souvent, sauvagement parfois, José et moi, ainsi que plusieurs visiteurs de passage, dont vous ne saurez rien d'autre que le frolement de leurs doigts sur votre corps dénudé. Cela se fera selon la fantaisie de chacun. Gageons que vous vvous agrémenterez de ce bouquet composite d'hommage à votre incomparable vénusté..."
Elisabeth leva vers le chirurgien des yeux implorants, et je sus, à cet instant précis que la terre n'avait sans doute jamais rassemblé, sur un espace aussi réduit, en y incluant le vomitif Otto quatre aussi redoutables bipèdes, que ne reliait les uns aux autres que le seul ombilic de leurs folies respectives, et , hélas, interdépendantes!....
-"En outre", poursuivit le chirurgien d'une voix que caramélisa instantanément une tendresse probablement feinte à l'égard d'Elisabeth, dont il avait entrepris de caresser négligemment la fente, "en outre,, ma petite fille, réjouissez -vous! sachez, et je m'y engage, qu'à n'importe quel moment, nous assouvirons sur votre corps sans défense, qui a le gout, nous le savons des attouchements les plus audacieux, les croustillantes pulsions que votre nudité, pimentée de ses puissantes fragrances, nous inspirera pour notre joie et la votre...."
-"La lame du scalpel?....la brulure d'une flamme?....quelque baiser coupable sur mon intimité?...", s'enquit l'équivoque créature d'une voix gourmande, qui semblait, en vérité implorer le vulnéraire de ces brulantes friandises.
-"Oui, Elisabeth...Vous allez pénétrer dans des jardins de délices infoulés, sans guère de répit, car, sollicitée par la fréquence de vos gavages, mais aussi celle de nos fantaisies, les notres et celles de nos invités, vous n'aurez guère l'occasion de fermer l'oeil, en dépit de la nuit où vous serez plongée. vous perdrez vite la notion du temps. tous vos repères accoutumés vous seront retranchés; vous éprouverez ainsi, sans l'échéance de la mort, ce que vous subirez de façon plus aigue dans onze jours, quand j'aurai aveuglé vos jolis yeux, percé vos tympans et sectionné votre menteuse petite langue."
Elisabeth vint se blottir contre son bourreau. Ses lèvres trouvèrent celles, violines de cet eunuque de la compassion.
-"Je vous obéirai, père..Je veux être votre esclave...", murmura-t-elle, en cueillant dans sa main unique la verge démesurée de son tortionnaire, qui venait, comme il pérorait de jaillir de la braguette du pyjama qu'il portait désormais en permanence, avec ou sans sa blouse de nylon.
-"Pas maintenat!...", protesta-t-il d'une voix douce, "...Mardi, quand je vous aurai délivré de votre retraite, épuisée, obèse et enfin soumise...alors, et alors seulement, ensemencerai-je, l'un après l'autre vos deux jardins privés, qu'aura fertilisé le compost de vos expulsions diverses..."
Il me tendit la liste des commissions, comme s'il se fût agit d'une ordonnance. J'y lus: 500 grammes de caviar de la Baltique, un bloc de foi gras des Landes, trois barquettes de pintade aux choux. Il avait au dessous pris soin de souligner au stylo rouge les breuvages chargé d'accompagner ces onéreuses prescriptions dans leur cheminement vers nos estomacs affamés déja par la perspective de l'inédite pénitence de notre compagne. Je vis qu'étaient ainsi requis de son commissionaire par l'exigent factotum, pour arroser successivement ces mets, une bouteille de Bordeaux blanc, un litre de vodka, deux vieux Bourgogne..La liste se cloturait de façon sybilline, après ce florilège de délices gustatifs par l'improbable addenda de quinze boites d'un kilog de purée de chateigne, de trois grands pots de miel, deux kilogs de sucre roux, cinq kilogs de bananes, une meule de Comté et douze sachets de purée.
J'enfilai mes bottes texannes, mon blouson de cuir, et refermai doucement derrière moi la porte du loft, en songeant que mes deux CHERS partenaires dans l'opprobre n'avaient jamais aussi bien mérité, en ces circonstances leur commun épithète.
Dehors, les réverbères s'allumaient, un à un , et je partis, à la brune m'acquitter de ma besogne. J'optai pour Euroshop, au débouché du viaduc de Chinatown Est, la seule méga surface apte à me procurer les produits exigés par notre maitre d'.
L'immense magasin fermait ses portes à 19heures trente, et je me hatai, courbé sous mon parapluie, entre les gratte-ciels du quartier chinois, jusqu'à l'embrasement des vitrines du centre commercial. J'en émergeai une demi-heure plus tard, pour me laisser emporter toute une heure dans le flot des vespérales foules, aux semblables visages,au dessus desquelles se ruaient à grand fracas, en direction des prochaines stations les métros bondés de besogneuses fourmis jaunes. Des fragrances d'épices montaient des étals. Dieu, que c'était bon de se réchauffer, ne serait-ce qu'une heure dans le cotoiment des anonymes promeneurs du soir. A cet instant, j'eus voulu qu'Elisabeth cheminât à mon bras avant sa plongée dans l'abîme. Cela ne dura guère...
De retour à la résidence, je me faufilai dans l'allée qui menait au jardin, et portai à Otto, qui regardait les courses de sac à la télé, dans son agreste cahute plusieurs magazines et quelques bonnes bouteilles. Bienque brève, ma visitée parut l'indisposer. Ce dépravé était un fauve. La solitude, loin de le désobliger seyait à sa psychose. Il en avait le gout, au moins autant qu'il avait celui du sang. Une odeur opiniâtre de cage de cirque en faillite régnait dans l'unique pièce, dont je refermai à sa demande l'huis, prémunissant,ce faisant cette délicieuse nuit des inquiétantes exhalaisons du sanguinaire bestial.
Le diner se déroula à merveille. Elisabeth, affamée, dévora sa part du plantureux médianoche, et consentit, bienqu'enfin rassasiée à finir l'assiette à peine entamée de Singh, qui l'embecqua, tout au long de cette ripaille. Ses joues, empourprées par les mets trop riches, la vodka et les vins , avaient, me sembla-t-il encore enflé!....
Nous envoyâmes chacun plusieurs S.M.S. Nous étions désormais liés intimement les uns aux autres pour les sept prochains jours, hors du temps, dans cette enclave au fleur de province, nichée au coeur de l'énorme Paris. il était impensable que l'un de nous se refusât à honorer de sa présence, et de ses initiatives personelles l'emmurement consenti de notre moniale. Singh annula une conférence, et deux interventions chirurgicales, ainsi qu'un diner avec Raoul Saligaut. J'annulai, pour ma part, une bamboche, prévue de longue date avec ma douce et tendre, une partie de tennis avec Diallo, et me désistai, auprès du secrétaire de Monsieur pour notre partie d'échecs hebdomadaire au Double-six. Ce fut ensuite à Elisabeth de pianoter sur le clavier. Elle joignit successivement une certaine Caroline, puis une Béatrice, une Véronique enfin, dont je n'eus guère de mal à deviner, qu'elle constituait le casting du prochain sabath avec le bienheureux Jenkyns, sabath, dont je ne doutais pas non plus que la jeune femme me ferait don des morceaux choisis le jour de son supplice,si tant est que sa courte villégiature à Chênevilly, lui en offre l'opportunité!...
Quand elle en eut fini,elle se leva lourdement, et se dirigea d'elle même, comme nous lui avions enjoint de le faire, vers son lit de torture, devant lequel s'interposa Singh, qui, ayant pincé gentiment la joue de sa victime consentante , s'écria en riant:
-"Ma petite fille, vous avez pris des joues de paysanne normande!...Certes, il sied que vous soyez grasse,mais ces roturières rondeurs sur votre visage, que les injections que je vous ai administrées, pour fortifier votre coeur, rendent, hélas, irréversibles,désobligeraient, à n'en pas douter le public venu assister à votre supplice...Je sugère, pour l'agrément de vos admirateurs,et votre amour propre,de consentir, avant votre retraite,à l'extraction par mes soins de toutes vos molaires. Ce prélévement redonnera à votre visage, déja méconnaissable une partie du profil affuté qui était encore le sien il y a quelques jours, à la Tour d'argent...."
-"Mais je ne pourrai plus macher!...."protesta-t-elle faiblement. De fiévreuses lueurs passèrent devant ses grands yeux....
-"Ma petite fille, ", expliqua Singh, comme s'il s'adressait à une enfant un peu attardée, "Nous allons vous nourrir exclusivement de bouillie pendant votre retraite, et croyez-moi, de manière très substantielle. Je vous le redis,à raison d'un gavage toutes les trois heures, ce qui vous fera 8 copieux repas quotidiens de 8OO grammes de nourriture. Pour les quatre jours qu'il vous restera à vivre,vous vous sustenterez, somme toute, de potages et de bouillon gras. Songez qu'entre les effets des injections, et les pesantes patées que vous devrez absorber, vous allez, en une semaine grossir encore d'une quinzaine de kilogs!...."
-"quinze kilogs !....."fit en écho la voix, devenue soudain flébile.
-"Eh, diable! il le faut!...l'un de vos spectateurs, un homme connu de tous, et dont nous voulons garder les faveurs a exigé de nous que vous fussiez grasse. Nous ne voulons pas le désobliger. Il faut nous comprendre, vous êtes une grande fille, oui ou non?..."
-"Un faible gémissement s'échappa des lèvres d'Elisabeth. Fulgurante, l'image de la belle rousse, gamine,pleurant dans un coin de cour de récréation, à l'écart des autres enfants venait de surgir de l'abîme où je Singh nous forcait à nous pencher....S'y était venu se superposer,presque intantanément le visage de mon petit Victor, ma chère petite tête blonde, laissé tout seul, lui aussi, à l'écart des liesses enfantines chez les DeMon Dieu Neuville. Elisabeth...Victor...deux gosses réprouvés, deux petites victimes!...Mon Dieu!...Comment en étions-nous tous arrivés là?....
Je m'étais consummé d'avoir perdu mon fils,et fait absurdement l'instrument de la destruction programmée de cette petite fille mal grandie qui aurait pu être la mienne, sauter, elle aussi sur mes genoux, quand je lui aurais raconté des histoires!...
-"Elle ne subira pas cette humiliation!...fis-je, en m'interposant, tout tremblant de colère entre la victime et son bourreau..... C'est alors que la main de la jeune femme se posa sur mon épaule:, et je sus que les jeux étaient faits....
-"J'ai promis que j'obéirai...Je ne faillirai pas à ma parole...et puis, je suis déja si grosse!...qu'importent ces kilogs supplémentaires!...Dans onze jours, je serai morte!....une poignée de cendre en plus dans mon urne, la belle affaire!....."
-"Mais vos molaires, Elisabeth!...."
-"Je vous le dis, José, cela n'a plus d'importance!...."
Je reculai vers une zône d'ombre, résigné et vaincu. Je vis Singh embrasser tendrement Elisabeth, qui s'étendit docilement sur le lit d'opération, où je l'attachai fermement aux poignets et aux chevilles, maintenant ainsi ses jambes largement écartées pour toute la durée de sa retraite.Singh attacha à son cou une serviette, et disposa sous sa tête deux coussins, quil protégea d'un plastique.
-"Il va falloir lui maintenir fermement la tête entre vos mains", fit il, en poussant devant lui, depuis le laboratoire la table chirurgicale, où étaient posés une cuvete en émail, une demi-douzaine de gobelets, emplis d'une eau rosâtre, ainsi que des compresses et une batterie d'inquiétants instruments chromés, que complêtaient deux seringues remplies d'un liquide ambré puis, d'une voix cauteleuse:
-"C'est bien, Elisabeth, vous êtes notre petite fille,n'est-ce pas Pitou?...maintenant, ouvrez grand la bouche!" ordonna-t-il, en faisant gicler une des seringues ,dont il enfonca doucement l'aiguille dans la gencive inférieure de sa coopérante patiente.......
Cela fait maintenant plus d'une heure, que les muscles de mon avant-bras bandés s'efforcent de maintenir immobile la tête inondée de sueur d'Elisabeth.L'odeur aigre-douce de ses goussets, celle, caséeuse de son haleine, medonnent du mou dans les jambes.. singh vient d'extirper, après moult torsions du poignet, de la bouche ensanglantée une dixième, et me semble-t-il ultime molaire, qu'illache du davier dans la coupelle en métal, où elle retombe dans un cliquetis joyeux. Gisent déja, dans du rouge, une dizaine de dents jaunis par le renoncement à l'hygiène buccale laplus élémentaire.Un gazpacho d'épouvante emplit la cuvette,dans laquelle, la malheureuse crache une dernière verrée de sang. Singh, qui chantonne, tamponne à plusieurs reprises la gencive. des dizaines de compresses, imbibées de rouge, s'empilent sur la tablette.
C'est fini. Singh fait rouler le chariot vers le laboratoire, oùil s'attarde. De l'eau coule dans un évier, de l'autre coté de la porte en fer.
-"Vous êtes si...courageuse!...", m'entends -je glapir, penché au desssus de la femme martyrisée, dont les gencives, désormais à demi chauves mordent éperdumment une épaisse compresse imbibée d'un liquide bleuâtre. Je chasse prestement, du plat de la main une grosse larme sur ma joue, et tortille ma moustache. Unegrosse boule dans ma gorge mefait haleter, telun dogue. Les joues d'Elisabeth, déja bouffies, avant l'arrachage de ses dents ont encore enflé!....Comme nappées, désormais, d'un glaçage de sucre rouge, elles évoquent, d'un fessier de babouin les obscènes et purpurines rotondités, et tutoient, de leur graisse, les yeux, demeurés étrangement sereins, rougies eux mêmes par les larmes. Elle ôte le cataplasme, et d'une voix, que les extractions ont rendu pâteuse:
-"Je n'ai guère de mérite, José!...tout devient plus facile, à chaque coup de pioche sur ma beauté?..Ne vaut-il pas mieux que je meure, dans l'état où je suis maintenant?..."
Ce crucifiant aveu, murmuré péniblement par les lèvres gercées, que comprimaient la graisse rose des joues broyait le coeur dans de l'acide. Je battis en retraite, à l'écart de la lumière. Singh réapparut. Ses doigts fébriles s'activèrent longuement au sdessus du visage dévasté. Il sifflotait. Quand je m'approchai à nouveau, , deux sparadraps y masquaient l'emplacement des yeux,un ruban de chatterton obturait la bouche jusqu'aux lobes cramoisis des oreilles.
-"J'ai bouché de cire ses oreilles, et scellé ses lèvres avec de la colle forte", m'expliqua le tortionnaire, en enfonçant à grand peine le tuyau de mon entonnoir de jardin dans le chatterton;, à l'endroit où il a laissé une marque au stylo rouge; il faudra, dans sept jours, fendre à l'aide du scalpel ses lèvres; elle masquera, le jour du snuffing, avec du rouge à lèvres la peu ragoutante plaie, que laissera cette coupure, mais cette obturation était indispensable,sous peine qu'elle refusât, en bavant sur elle, les huit gavages quotidiens, auxquels elle sera dès ce soir astreinte. Maintenat, allons nous reposer un peu Pitou,Ses gémissements nous réveileront quand les effets de l'anesthésie se seront dissipés, dans trois heures, approximativement. Nous lui administrerons alors sa première patée, et dormirons jusqu'à la suivante..
Je ne me souviens pas m'être couché. une crise d'épilepsie foudroyante me projeta sans pré-avis sur la moquette, et je sus, au milieu de cette horreur, que je me débattais, cete fois ci, avec d'incendiaires, mais très identifiables remords...
Mon sommeil fut asailli par d'indescriptibles cauchemars, au milieu desquels, je croyais entendre les gémissements de quelque animal blessé. J'ouvris un oeil. J'étais étendu sur le lit dans mon pyjama; C'était les gémissements d'Elisabeth, que j'avais entendu dans mon assoupissement.. Singh était en train d'apaiser de glaçons ses joues en feu, qui bombaient sous l'affreux ruban beige, qu'avaient déja plissé ses grimaces de douleur.
-"J'ai du vous administrer un léger sédatif, Pitou. Vous avez, je l'espère recouvré vos forces. nous allons tous trois vivre des moments rares.!.."
Je m'approchai du lit d'opération, à la manière coulée d'un somnambule. Je savais que ma bouche était entrouverte, mais ne parvenais pas à ordonner à mes lèvres, tétannisées par la hideur de tout cela, qu'elles se refermassent....
-"Mon Dieu!...", m'entendis-je lacher dans un souffle, comme, insidieuses, et véhémentes, parvenaient à mes narines les émétiques et composites effluves d'Elisabeth, dont le corps, entièrement huilé de mauvaise sueur, semblait émerger d'un bain de bouillon gras. Un dialogue surréaliste s'ensuivit, entre Singh et moi-même:
-"Vous êtes un monstre, Singh..."
-"Vous en êtes un autre, ami!.."
-"Je n'ai pas voulu...pas voulu...cela!..."
-"Vous désirez bien pire, vous semblez l'oublier!...."
-"Peut-être....mais ...il ya ....si longtemps....et puis, cela, non!...je ne l'ai jamais voulu!..je ne pouvais ps même m'imaginer..que cela fût!...."
-".....Et vous ne vivez que dans l'attente de ce délicieux frisson, cette brise dans la fournaise de votre cerveau malade...."
-"Je vous le répète!..Je n'ai jamais désiré CELA!...Il fallait la laisser!..Il lui restait si peu de temps à vivre!...."
-"Nous partageons avec elle l'imminence de cette échéance!....."
-"Dieu veille nous pardonner un jour!...."
-"C'est déja fait, ami, croyez-moi!..Il a tant, lui même à se faire pardonner des hommes!...."
Dans mon éblouissement, je crus voir mes mains se refermer sur le cou de l'ogre, desceller les lèvres d'Elisabeth, s'emparer du révolver dans mon bureau. je me vis courir vers la cabane de jardinier, abattre dans son sommeil Otto, d'une balle entre les deux yeux...ces yeux de chacal!....
C'est alors que mon regard glissa sur la main qui n'en était plus une, les cuisses trop roses, qui, sur le métal du lit, semblaient se répandre, ce visage convulsé, qui n'était plus celui d'Elisabeth, l'Elisabeth altière et sinueuse de la Tour d'argent, et je quittai précipitamment le loft.
Dehors, le froid me saisit, mais il faisait si chaud, là haut!....Un crachin pénétrant flottait autour des réverbères. je remontai la rue du Fer à Moulin jusqu'à l'Esplanade des Gobelins, et entrai dans un fuligineux mannezingue chinois, où une vingtaine de golems, à faces de citron fumaient des pipes d'opium dans la pénombre diffuse, et rougeoyante, où se balancaient des girandoles en papier. J'avalai plusieurs sakés coup sur coup, et m'en fus déambuler au hasard entre les gratte-ciels, dont les toitures, illuminées, semaient la nuit de lueurs argentées, roses ou bleutées, à travers le brouillard mouillé de fines gouttelettes.
Une fois encore, l'image d'une mignonne petite rouquine, pleurant, seule, dans un coin de cour de récréation vint m'assaillir. Je crus me voir courir à travers les allées désertes du Jardin des Plantes, avec la gamine, qui désormais riait...
-"Papa!...papa!....", appelait-elle, en me poursuivant à travers les allées de l'Automne, tout en faisant voler,dans sa course des tourbillons de feuilles parcheminées.... Je détalai comme un fou dans le canyon des gratte-ciels, poursuivi par ce rire de fillette, les poings dans mes oreilles....
Je revoyais alors Elisabeth, assujettie sur son lit de torture, sans plus aucune possibilité de fuite, désormais. La tête me tournait. Il allait arriver quelque chose...Quelque chose d'épouvantable à la belle rousse dans les jours, dans les heures qui allaient suivre, et c'étai moi qui avais complaisamment planté sur la paroi qu'il s'apprêtait à franchir les pitons qui propulseraient Singh toujours plus haut vers les cîmes de l'infamie....
A l'étiage de mon désarroi, je m'enfonçai dans la nuit, à travers l'énorme Boulevard de Port-Royal, où commencaient de se dédorer les feux de Chinatown, jusqu'au carrefour de la Glacière, où s'éparpillaient, des fumeries ,les ultimes cambuses. Au delà, s'éployait le fief du néant...Il y flottait, en cette nuit de rhume et de pieds mouillés des caries d'immeubles dévastés, dont les porches abritaient, dans le rougeoiment des braseros des nichées de purotins, et leurs braillante marmailles.
Des gueulées d'injures saluèrent mon passage, et je hatai le pas sur le trottoir ,que vernissait la bruine. L'interminable mur de granit des jardins de l'hopital psychiatrique dégorgeaient du jus de réglisse. Je les longeai tristement jusqu'à la grille, devant laquelle je me plantai. Suspendu entre deux brumes, tel qu'un chateau de Fiedrich, l'ancien hôpital du Val de Grâce, reconverti en asile d'aliénés, semblait en lévitation au dessus des pelouses, dont la sombreur, sous les lampadaires malades attristait, d'un crêpe mouillé l'insolite parfum de campagne. Ma main s'envola vers la sonnette de nuit. j'y vis trembler mon index. N'était-ce pas, désormais la seule chose à faire? ...le dénouement logique d'une illogique déréliction, le hâvre, où mon cerveau bouilli gouterait, à l'ombre tutélaire de soins appropriés, les délice d'une reffarichissante palyngénésie?...Elisabeth, arrachée à son martyr, exonérée par ma seule volonté d'une mort atroce autant qu'absurde témoignerait en ma faveur. Je serais jugé irresponsable, enfermé dans ce paisible vaisseau de pierre blanche, à l'écart du tumulte, et de la tentation...Singh ne portait-il pas ,seul ,la responsabilité des barbares traitements infligés à cette femme sans défense?..Arquepincé sur les lieux de son crime, il moisirait quelques années sur le grabat d'un mitard dans la vieille prison de la santé...La prison de la santé!....Mon bras retomba. Je me retournai. De l'autre coté du Boulevard, sous la morne descente aux flambeaux des réverbères en allés dans la nuit, qui se resserraient au loin dans un vermicellement doré, l'interminable saignée de l'inconsolable rue dévalait à perte de vue, entre des parois d'immeubles livides, énucléés aux fenêtres, avant de s'enliser, dans ses confins dans de la ouate grise.
un frisson me remonta le long du dos: Et si jamais j'étais jugé, moi, responsable?..Après tout, c'est à mon domicile , que se déroulaient les phases de ce pandémonium!....N'irais-je pas alors, moi-même, achever de me putréfier entre les quatre murs moisis d'un jetard?..Où était, dans ce cas la logique de l'enfermement?...Etais-je coupable d'avoir grandi dans un purot de haine et de lubricité?,...Tour à tour témoin et victime des coups infligés, des coups esquivés, des coups lampés par un soulographe de père, les coups tirés par une indigne marâtre amputée du coeur, qui semblait implorer la charité à toutes les braguettes!...Et puis, diable!...Etais-je plus monstrueux que ces salopes de Jade et de Natacha, acceptant sans vergogne, de se faire polléniser en masse par le même répugnant bourdon?...une Cecile Hoareau, préoccupée d'épouser un homme, évalué au seul encan de sa complaisance à la laisser se faire fruiter par de moins bonasses cornichons?...Une Elisabeth, se délectant, jusqu'à mouiller son slip, de son propre équarissage annoncé?....Merde à la fin!...Pourquoi me soucier encore de morale, quand le confetti de planète non encore régi par les vaticinateurs d'Allah, appartenait aux enfifrés at aux morues!.. aux ripailleurs et aux briffeurs de chagattes!.. Dans le culte commun de la Sainte Trinité de la berloque, de la cagnardise et du bulle!....TOUS COUPABLES !....Mézigue itou. Pas moins, mais guère plus qu'un autre!...Il y avait du bon en moi!...Une lumière tout au fond, qui brillait pour rien!...pour personne!...parceque personne n'avait eu seulement l'idée d'y aller voir, ne se fiant qu'à la répugnance qu'inspirait, pour mon malheur ma peu chatoyante figure!...Il aurait pourtant suffi d'un sourire gentil, d'une seule parole tendre, pour la faire jaillir, cette lumière!...Tu le sais bien, toi, ma petite tête blonde, pour avoir glissé tant de fois ta menotte dans ma pogne, au long des rues vides des Dimanches!....
Je ne parvenais plus à détacher mon regard de l'enfilade des réverbères de la Rue de la Santé, dont les globes jaunes pastillaient la brume, comme les points de suspension d'une phrase qu'on ne sait comment achever.
Je m'y engageai d'un pas résolu, et tournai au coin du Boulevard Arago....
Je retrouvai les feux glacés et rassurants de Chinatown, taraudé soudain par l'envie de savoir sur quel étrange point d"exclamation se ponctuait cette phrase, laissée en suspens dans la nuit mouillée de la sinistre rue.
-"Quand je pense que j'ai failli sonner à l'hôpital pour m'y faire admettre", m'écrai-je à voix haute, en réprimant un frisson rétrospectif. Quelle buse!...Comme si, comblé comme je l'étais par Mère Nature, il seyait que fussent decillés mes yeux, pour qu'ils ne vissent plus que la tragique et irréfragable réalité de ma hideur et de ma solitude!...La France entière se tire-bouchonnait dans la ribouldingue!...et moi, je devrais repriser pour tous les autres salauds ,les chaussettes sales où ils venaient de prendre leurs pieds!..."La morale est caduque!...Que la fête commence, merde!...", m'esclaffai-je, en sprintant vers chez moi. qu'elle commence pour Singh!..Qu'elle commence pour Elisabeth!...Qu'elle commence pour toi, José Pitou!..." Je venais, je le savais, d'envoyer balader mes ultimes atermoiments sur la Lune. A une telle descente aux enfers, seul seyait le plus rectiligne schuss!....
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